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29.10.17

EACH AND EVERY ONE

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Je viens juste d'apprendre que mon père adorait le premier album de Everything but the girl, Eden, celui où il y'a le très beau  Each and every one.


Pour tout dire, je ne pouvais qu'apprendre des nouveaux trucs sur lui, puisque je ne savais, dans le fond, pas grand chose à son sujet, juste quelques souvenirs en désordre :

Il aimait les mots croisés, Hendrix, les chaussures Paraboots, les pantalons en velours, la moustache, les chemises à carreaux et celles pas à carreaux, lire, pas montrer qu'il était fier de ses enfants même s'il l'était (c'est les autres qui me l'ont dit), être bougon, pas être tout seul, le groupe Ange, Michel Jonasz, Aznavour, la bière (trop  !), Reggiani, ses copains, le bistro, voyager, une jeune fille blonde à qui il lisait des poèmes de Baudelaire quand il était au lycée et qu'il regardait transi d'amour, se balader en peignoir Yves Saint Laurent, les photos qu'il accrochait partout, absolument partout. Et cuisinier aussi.
Et il aimait aussi Everything but the girl visiblement mais ça je l'aurais jamais deviné.

J'essaie de reconstruire un portrait un peu différent de celui que je m'étais imaginé enfant.

J'arrête pas de me demander, depuis que je suis sûre qu'on ne pourra plus jamais en discuter, si j'ai des regrets, si j'avais des trucs sur le coeur dont je devais absolument me soulager ... Mais je ne vois rien papa.
Pourtant j'avais entendu ça toute ma vie, "dis bien ce que tu as à dire... C'est important de ne pas regretter, une fois que les personnes ne sont plus là, on ne peut plus revenir en arrière".

Pourtant je ne le sens pas comme ça papa.
C'est juste que la rencontre s'est jamais faite entre toi et moi. On a essayé, chacun pensant y mettre de la bonne volonté, mais c'est pas aussi simple de le vouloir que de le faire en vrai.

Papa, je crois qu'il y'a des tristesses qui engourdissent les gestes et qui rendent incapable de parler, de dire ce qu'il ne va pas, ou même de vouloir arranger les choses.
Y a même des tristesses dont on ne sait pas qu'elles en sont.
C'est comme ça papa.
Je suis désolée qu'on ne se soit jamais vraiment rencontré.

On était gauche, empoté l'un avec l'autre, c'est comme ça même si j'ai l'impression qu'on était au max.

On était pas vraiment fâché, peut-être un peu remontés l'un contre l'autre, se renvoyant nos reproches mutuels imaginant que "c'était toujours la faute de l'autre et que l'autre ne faisait pas d'effort, même pas celui de la compréhension...". C'est juste que ça c'est pas fait papa, à quoi ça servirait de regretter ?

De la pudeur, un peu de colère et beaucoup d'incompréhension, je crois que c'est jamais très simple les familles tu sais, même celles où on est pourtant sûr que ça se passe bien (ils mentent papa y'a pas que nous qui avons raté, eux aussi c'est juste qu'ils le disent pas toujours et qu'ils se font un malin plaisir à nous démontrer que "la vie est belle et que la clé de tout ça c'est la communication"... Ouais on se doutait bien de ça toi et moi mais bon on y arrivait pas que veux tu... Alors leurs techniques à la mords moi le noeud on pouvait pas en faire grand chose).

C'est bizarre tu vas penser que je bloque sur ce morceau de Everything of the girl mais c'est parce qu'il est tellement éloigné de l'image que je me faisais de toi ... T'es plus cette évidence paternelle, ce cliché que je croyais.

D'un coup t'as de nouveau 7 ans, 16 ans, 25 ans et t'es autre chose  que ce père qui "s'en foutait de moi et qui pensait qu'à lui". Avec une chanson ? Tu te dis que c'est bizarre ... ouais je sais, je ne me l'explique pas non plus.

Toutes ces histoires qu'on m'a raconté ces derniers jours sur toi m'ont montré à quel point t'étais aussi autre chose que tout ce que je m'étais toujours raconté à ton sujet.

J'avais oublié que les choses sont souvent plus nuancées que ce qu'elles semblent être quand on les regarde trop vite papa,.

Je t'embrasse fort.